L'article en résumé
Résumé
Selon l'étude Infopro Digital / Leakmited (mars 2026), 68 % des collectivités françaises déclarent disposer de données fiables sur leur réseau d'eau, mais 65 % de leurs outils de pilotage sont fragmentés ou seulement partiellement connectés. Seuls 18 % des services disposent d'une plateforme intégrée. Ce paradoxe a un coût opérationnel direct : quand les données ne circulent pas entre le SIG, la gestion patrimoniale et la télégestion, la priorisation des interventions reste empirique et les zones de perte les moins visibles passent inaperçues. L'enjeu pour les collectivités n'est pas de s'équiper davantage (2,2 outils en moyenne par service), mais de faire circuler ce qui existe déjà.

Trois écrans ouverts en même temps. Sur le premier, le SIG : le réseau tel qu'il a été cartographié, avec ses zones grises et ses mises à jour qui datent de l'exercice précédent. Sur le deuxième, le logiciel de gestion patrimoniale : l'inventaire des ouvrages, les dernières interventions, le programme de renouvellement en attente de validation budgétaire. Sur le troisième, les relevés de télégestion : des courbes de débit, des alertes de pression, des données nocturnes que personne n'a encore eu le temps d'analyser.
Un directeur technique en régie a tout sous la main. Pourtant, sa prise de décision se fera le plus souvent “au jugé”. Un cas de figure fidèle au quotidien d'une grande partie des services d'eau français avec une constante : les outils sont là, mais le lien entre eux ne se fait pas. Et quand les données existent sans circulation, la décision reste empirique, les zones d'ombre persistent, et la performance déclarée masque des fragilités que personne n'a les moyens de mesurer.
Les outils sont là. Pas la lisibilité.
Des collectivités équipées, mais pas outillées pour piloter
L'étude menée par Infopro Digital pour Leakmited auprès de 100 élus et agents de collectivités en mars 2026 le confirme sans ambiguïté : les services d'eau sont relativement bien équipés en outils de suivi :
- 47 % d’entre eux utilisent un système d'information géographique pour cartographier leur réseau.
- 41 % disposent d'outils de gestion patrimoniale.
- 45 % suivent des indicateurs de performance (rendement, taux de fuites, pression, volumes distribués).
- 32 % ont déployé une télégestion.
- En moyenne, chaque service mobilise 2,2 outils de pilotage.
Les indicateurs de satisfaction complètent le constat : 68 % des répondants déclarent disposer de données fiables et actualisées sur leur patrimoine réseau. 85 % se disent satisfaits de leur modèle organisationnel, qu'il s'agisse d'une régie, d'une délégation de service public ou d'un mode mixte. Nous sommes donc loin d’une situation de “désert numérique”.

La perception interne est globalement positive. L'indicateur SISPEA de connaissance patrimoniale (P103.2B) semble le confirmer à l'échelle nationale puisqu’il atteint 107 points sur 120 en 2023 (selon les données publiées par l'OFB en juin 2025). Un score qui pourrait être interprété comme rassurant.
Il faut pourtant aller au-delà de ce que ce score mesure réellement : l'existence d'un plan du réseau, d'un inventaire, d'une procédure de mise à jour. C’est-à-dire davantage une connaissance déclarative que la capacité à exploiter cette connaissance en temps utile pour décider. Un service peut obtenir un score élevé avec un SIG rarement consulté et des fiches patrimoniales qui n'ont jamais croisé les données de débit.
Ce que ces indicateurs ne disent pas
Car derrière cette façade rassurante se dessine une réalité moins avantageuse. Parmi les collectivités qui utilisent des outils de pilotage, 65 % reconnaissent que ces outils sont soit totalement fragmentés (19 %), soit seulement partiellement connectés (46 %). Et seuls 18 % des services disposent d'une plateforme réellement intégrée, capable de faire circuler l'information d'un système à l'autre.
Les données, si elles existent, dorment dans des silos séparés.
D’un côté, un SIG qui ne parle pas au logiciel de gestion patrimoniale. De l’autre, des relevés de télégestion éloignés des historiques d'intervention : les indicateurs de rendement vivent leur vie dans un tableur, sans lien avec la cartographie des zones sensibles. Le paradoxe tient en une phrase : avoir des données et pouvoir les exploiter sont deux réalités distinctes. Un directeur technique peut avoir des données fiables sur son réseau sans savoir comment les croiser. Le SIG cartographie le réseau tel qu'il a été construit. La gestion patrimoniale inventorie les ouvrages tels qu'ils ont été déclarés. La télégestion mesure les flux tels qu'ils circulent aujourd'hui. Trois représentations du même réseau. Autant de systèmes parfaitement étanches.

Comment les outils finissent par travailler chacun en silo
Un empilement historique, à défaut d'un système pensé en amont
Cette fragmentation relève simplement d’une forme de logique.
Les services d'eau n'ont pas acheté leurs outils d’une seule traite, mûs par une stratégie globale. C’est fort logique. Ils les ont acquis progressivement, au fil des besoins et des budgets disponibles. Un SIG d'abord, afin de disposer d’une cartographie exploitable du réseau. Un logiciel de gestion patrimoniale ensuite, afin d’inventorier les ouvrages et planifier les renouvellements. Puis une solution de télégestion, pour surveiller la pression et les débits en temps réel. Chaque acquisition répondant à une urgence précise, à un moment donné, sans mise en perspective globale, ni stratégie d’ensemble, faute de recul et de moyens.
Dans une régie de taille moyenne, il n'existe généralement pas de ressource informatique dédiée pour construire les ponts entre ces outils. La compétence SI à part entière est absente, ou se trouve trop sollicitée par d'autres priorités pour se pencher sur la question de l'intégration des outils. L'étude Infopro Digital / Leakmited pointe cet aspect sans détour : parmi les collectivités qui reconnaissent manquer de compétences, 28 % citent le numérique et les systèmes d'information parmi les lacunes les plus criantes. Devant le montage financier (19 %) et les connaissances réglementaires (19 %).
C'est aussi la raison pour laquelle les investissements ont historiquement été orientés vers les infrastructures physiques. Le rapport BDO/FP2E 2023, qui analyse les dépenses des opérateurs privés de l'eau (Veolia, Suez, Saur), révèle que la construction absorbe 46 % des investissements, les équipements et machines 43 %, et que les services et matériel informatique (SI, capteurs, serveurs) ne représentent que 11 %. Ce ratio concerne les délégataires, pas les régies directes (aucune donnée équivalente n'existe en accès libre pour ces dernières), mais l'ordre de grandeur éclaire une tendance sectorielle de fond : on renouvelle des canalisations, on installe des capteurs. Mais faire parler les données n’est pas le sujet prioritaire.
Un retard reconnu de l'intérieur
Un constat validé par les intéressés eux-mêmes : 30 % des répondants à l'étude Infopro Digital / Leakmited estiment que le secteur de l'eau accuse un retard numérique par rapport aux autres services publics (énergie, transport, télécoms). Le chiffre monte à 43 % parmi les communes et à 40 % parmi les régies publiques.
Autre parallèle pour mesurer l'écart : sur les 25 millions de compteurs d'eau installés en France, 5 millions sont équipés d'une solution de télérelève (soit 20 % du parc), selon une étude Tactis/Kurrant de 2023 . En électricité, Linky couvre la totalité des foyers. Même constat pour Gazpar côté gaz. La différence tient en un mot : obligation. Le déploiement des compteurs communicants dans l'énergie a été imposé par la réglementation. Pour le secteur de l'eau, ce déploiement reste à la discrétion de chaque service. Et quand les budgets sont contraints, la télérelève passe après la réparation d'une canalisation qui fuit. L'urgent prime sur le structurant. La redevance performance 2027 va accentuer cette pression budgétaire, en indexant davantage les prélèvements sur le rendement réel du réseau.
Résultat : un empilement de solutions qui coexistent sans réellement coopérer, chaque outil capturant une fraction de la réalité du réseau sans qu’aucun ne la restitue dans sa globalité.
Ce que coûte une donnée qu'on ne peut pas croiser
Des décisions empiriques là où une analyse croisée serait possible
La donnée “dormante” n’est pas neutre. Elle a un coût.
Quand les outils ne communiquent pas entre eux, la priorisation des interventions repose sur l'expérience des équipes plutôt que sur une lecture consolidée des données disponibles. Un contexte où l'expertise terrain reste irremplaçable, mais où celle-ci ne peut détecter ce qu'elle ne voit pas. Les fuites sur les zones les moins instrumentées, les anomalies de débit nocturne sur des secteurs non couverts par la télégestion, les dégradations progressives de rendement qui s'installent sur plusieurs mois sans déclencher d'alerte : tout cela reste dans l'ombre. Et si la recherche de fuites fait partie des missions les plus fréquemment externalisées, c’est précisément parce que les équipes internes ne disposent pas toujours des moyens de croiser les signaux faibles issus de sources dispersées.
L’étude en donne un signal indirect mais parlant : parmi les collectivités qui peinent à atteindre leurs objectifs de rendement, 16 % citent le manque de données fiables sur l'état du réseau parmi leurs principales difficultés. Concrètement, on ne manque pas de données, juste de données fiables.
Le SIG indique une canalisation en fonte posée en 1972. Le logiciel de gestion patrimoniale signale une intervention en 2018. La télégestion montre un débit nocturne anormal depuis trois semaines. Mais personne n'a les moyens de rapprocher ces trois informations dans un même écran, au même moment. Un responsable d’exploitation pourrait résumer cette situation ainsi : « Les chiffres, on les a, mais on ne sait pas vraiment quoi en faire ni dans quelle mesure on peut s’y fier, parce qu'on ne peut pas les recouper avec ce qu'on sait par ailleurs.»
Deux voies concrètes pour faire circuler ce qui existe déjà
Avec 2,2 outils en moyenne par service, la prochaine étape n'est pas d'en ajouter un troisième, mais de faire mieux parler ceux qui existent.
La première voie consiste à centraliser progressivement les données dans une plateforme intégrée, en reprenant l'existant plutôt qu'en le remplaçant. Le chantier prend du temps, demande une ressource SI que beaucoup de régies n'ont pas, et suppose une volonté politique de traiter le numérique comme un investissement structurant, et non comme une ligne accessoire du budget annexe.
La seconde voie consiste à s'appuyer sur des prestataires capables d'opérer cette synthèse sur des missions ciblées. L'étude le confirme : 40 % des services font appel à des partenaires externes pour des audits ou diagnostics techniques du réseau. 30 % pour le déploiement de technologies innovantes. On ne parle pas ici de sous-traitance par défaut, mais d’une réponse pragmatique à un problème d'intégration que les équipes internes ne peuvent pas toujours résoudre seules, faute de temps, de compétences ou de budget dédié.
Des solutions comme celles proposées par Leakmited s'inscrivent dans cette seconde logique. En croisant les mesures acoustiques, les données de débit et les informations patrimoniales, elles produisent une cartographie des priorités d'intervention là où les outils fragmentés ne génèrent que des signaux épars. L'objectif étant de donner au SIG, au logiciel de gestion patrimoniale ou à la télégestion une cohérence opérationnelle (via un outil de pilotage patrimonial capable de centraliser ces données) en réconciliant ce que chaque système capture séparément.

Les collectivités françaises ne manquent pas d'outils pour piloter leurs réseaux d'eau. Elles manquent de liens entre ces outils. Tant que les données restent cloisonnées, la prise de décision repose sur l'expérience plutôt que sur l'analyse, avec une persistance endémique de zones d'ombre, et des priorités d'investissement qui se construisent sans vision consolidée du réseau. Les collectivités ont les données. Toute la question est bien de savoir ce qu'elles en font, et ce qu'elles pourraient en faire si ces données se parlaient enfin.


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