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Pertes en réseau : certains pays progressent. Pas la France. Pourquoi ?
Water utilities performance

Pertes en réseau : certains pays progressent. Pas la France. Pourquoi ?

5/6/2026
6 minutes
Pertes en réseau : certains pays progressent. Pas la France. Pourquoi ?
Sommaire

L'article en résumé

Résumé

6 % aux Pays-Bas, 18 % en France : ce que disent les courbes européennes des pertes d’eau en réseau

En 2023, la France perd 18,8 % de son eau potable dans ses réseaux, un taux quasi inchangé depuis 2010. Sur la même période, le Royaume-Uni a divisé ses pertes par deux et les Pays-Bas se tiennent autour de 6 %. L'écart ne tient ni à la technologie ni au budget, mais à trois facteurs structurels : un cadre régulateur qui impose une obligation de résultat, une hiérarchisation explicite des leviers techniques (gestion de la pression, contrôle actif des fuites, renouvellement ciblé) et une discipline d'exécution tenue dans la durée. La redevance performance entrée en vigueur en 2025 introduit pour la première fois en France un mécanisme analogue. Ses effets réels commenceront en 2027.

Alors qu’aux Pays-Bas, environ 6 % de l'eau potable produite n'arrive jamais au robinet, en France c'est près de trois fois plus. Sans évolution notable depuis 2010. Le rendement moyen des réseaux français s'établit à 81,2 % en 2023, selon les dernières données SISPEA publiées par eaufrance.fr en juillet 2025 (soit 18,8 % de pertes, entre 900 millions et 1 milliard de m³ d'eau potable disparus chaque année dans les canalisations, selon les estimations de l'OFB sur la période 2020-2021). Ce chiffre n'est pas insignifiant en soi, mais c’est sa stabilité qui interroge.

Là où nous en sommes : la photographie 2023

En valeur absolue, la France n'est pas le pire élève européen. La moyenne des pays membres d'EurEau (l'association européenne des services d'eau), s'établit à 26 % de pertes selon le rapport Europe's Water in Figures publié en 2021. La France se situe donc mécaniquement bien en dessous de cette moyenne.

Mais ce tableau européen se révèle pourtant trompeur. Il aplatit des situations très différentes derrière une moyenne unique. Aux Pays-Bas, les dix opérateurs publics qui desservent 17,5 millions d'habitants affichent un taux de pertes d'environ 6 % selon les données provisoires Vewin pour 2023. En Angleterre, sous la régulation Ofwat, le niveau actuel oscille autour de 19 % selon le rapport de l'Environment Agency publié en novembre 2025. À première vue, donc, la France et l'Angleterre se tiennent. Mais on passe encore à côté de l’essentiel…

Chiffres clés taux pertes et rendements

Là où vont les courbes : la trajectoire 2000-2025

Et l’essentiel, c’est que la courbe d’évolution française est plate. En 2010, le rendement national moyen s'établissait à 79,6 %. Treize ans plus tard, il atteint péniblement 81,2 %. Soit un peu moins de deux points gagnés en treize ans, selon les chiffres compilés par eaufrance. À ce rythme, atteindre le seuil des 85 % fixé par la loi Grenelle II pour les collectivités non conformes prendrait plusieurs décennies pour l'ensemble du territoire.

Rien à voir (ou presque) avec la courbe britannique qui, elle, descend régulièrement. Lors du pic de la sécheresse de 1995, les opérateurs d'Angleterre et du Pays de Galles perdaient environ 5 100 millions de litres par jour (selon le rapport du National Audit Office de 1999-2000). En 2023-2024, ce chiffre est tombé à 2 689 millions de litres par jour pour l'Angleterre seule (Environment Agency, novembre 2025), soit une réduction proche des 50 % en trente ans. Là où, sur la même période, la France n’a “gagné” que deux petits points.

Et pour clore ce petit comparatif, observons la courbe néerlandaise. Verdict : calme plat. Elle ne bouge pas. Et pour cause, cette courbe se maintient sous la barre des 7 % depuis le début des années 2000, avec des infrastructures qui n'ont rien de neuves et un territoire dont la densité urbaine se compare à celle des grandes régions françaises. Est-ce si surprenant ? Non.

Un retard de décision, pas de capacité

En résumé : trois courbes distinctes. Une stagnante, une descendante et une constante au plus bas. L’analyse qui s'en dégage résiste à l'examen technique : la stagnation française ne tient pas à un déficit d'ingénierie ou de technologie. Les méthodes de détection, les outils de sectorisation, les principes de gestion patrimoniale sont aujourd'hui largement partagés à l'échelle européenne. Les opérateurs français les plus performants en font d'ailleurs la démonstration. Le SEDIF, qui alimente près de 4 millions d'habitants en Île-de-France, dépasse les 90 % de rendement et soutient la comparaison avec les meilleurs réseaux du continent.

Ce qui distingue les courbes, c'est donc autre chose : des décisions prises il y a vingt ou trente ans dans certains pays, et tenues depuis. Des mécanismes institutionnels, des méthodes d'arbitrage, une manière de hiérarchiser les leviers d'intervention. C'est là qu'il faut regarder.

Trois facteurs structurels distinguent les réseaux les plus performants

Trois facteurs s'articulent pour produire la trajectoire des réseaux les plus performants. Aucun n'échappe à la portée technique. Leur combinaison (et plus encore leur permanence), fait la différence : un cadre régulateur qui crée une obligation de résultat, une méthode d'intervention hiérarchisée, et une discipline d'exécution tenue dans la durée.

Le modèle Ofwat : la régulation par les résultats, pas par les moyens

Au Royaume-Uni, le tournant ne s'est pas joué dans la technologie, mais au niveau des institutions.

À l'été 1995, l'Angleterre traverse une sécheresse historique. Les opérateurs privatisés depuis 1989 perdent alors environ 5 100 millions de litres par jour, soit près du quart de l'eau distribuée. Le gouvernement convoque un « Water Summit » d'urgence en mai 1997. À la sortie : des cibles mandatoires de réduction des fuites, fixées opérateur par opérateur, sous la supervision du régulateur économique Ofwat.

Ce qui s'enclenche alors mérite qu’on s’y arrête. Parce que c'est cette mécanique, et non un acte de volonté politique général, qui produit la trajectoire britannique sur trente ans.

  • Premier mécanisme : les cibles individuelles fixées dans chaque cycle AMP (Asset Management Plan, période de cinq ans). Chaque opérateur reçoit un objectif chiffré exprimé en millions de litres par jour. La non-atteinte se traduit par une décote financière sur les revenus autorisés, donc sur les capacités d'investissement futur. L'enjeu dépasse la sanction réputationnelle.
  • Deuxième mécanisme : le benchmarking par le quartile supérieur. Ofwat ne compare pas chaque opérateur à la moyenne du secteur, mais au meilleur quart. Un acteur classé dans la queue de peloton ne se mesure pas à la médiane confortable, mais aux performances des leaders. Le système tire structurellement vers le haut.
  • Troisième mécanisme : le concept d'Economic Level of Leakage, introduit en 2000. Un opérateur qui démontre avoir atteint le niveau de fuites économiquement optimal, c'est-à-dire le point où le coût marginal d'une réduction supplémentaire dépasse celui d'un approvisionnement alternatif, peut fixer ses propres cibles. Le dispositif évite les investissements non rentables tout en maintenant la pression sur ceux qui n'ont pas encore atteint ce niveau.

Le résultat se lit dans la durée : de 5 100 millions de litres par jour en 1994-1995 à 2 689 millions en 2023-2024 pour l'Angleterre seule. Une réduction de moitié des pertes d’eau, en trois décennies, sous contrainte réglementaire continue.

Revers de la médaille, la mécanique ne tient qu'à une condition : que l'opérateur tienne lui-même. Thames Water, qui dessert 16 millions d'usagers dans le bassin londonien, porte aujourd'hui plus de 15 milliards de livres de dettes, a manqué sa cible AMP7 et fait l'objet d'une surveillance renforcée d'Ofwat depuis 2023. 

Cette mise sous surveillance fait elle-même partie des dispositifs internes au modèle régulateur : elle s'enclenche quand un opérateur s'écarte durablement de ses obligations et l'oblige à un plan de redressement encadré. Le cas Thames Water n'illustre donc pas la faillite du système Ofwat, mais ses conditions d'exercice : un opérateur soumis à obligation de résultat doit disposer des moyens financiers de tenir l'effort.

Frise évolution britannique

Les quatre leviers IWA : ce que dit le bon ordre d'action

Si le cadre régulateur crée la contrainte, encore faut-il savoir où la diriger. L'International Water Association, via son « Water Loss Specialist Group », a formalisé depuis le début des années 2000 ce que les meilleurs opérateurs font techniquement, et dans quel ordre.

Quatre leviers, dans une séquence précise :

  1. La gestion de la pression. Le levier le plus rentable à court terme. Une réduction de 10 % de la pression opérationnelle entraîne mécaniquement une réduction des débits de fuite de l'ordre de 10 à 20 %, selon la nature des joints et l'état des conduites. Les opérateurs néerlandais ont fait de la gestion fine de la pression le socle de leur stratégie : leurs réseaux fonctionnent à des pressions moyennes comprises entre 25 et 40 mètres, là où beaucoup de réseaux français tournent au-dessus de 50. 
  2. Le contrôle actif des fuites. Recherche systématique, non plus réactive. Sectorisation en DMA (District Metered Areas), monitoring du débit minimum nocturne entre 2 et 4 heures, corrélation acoustique sur les tronçons signalés. L'opérateur ne se contente pas d'attendre que la fuite émerge en surface : il la cherche avant qu'elle ne devienne visible.
  3. La gestion patrimoniale et le renouvellement ciblé. Le remplacement de canalisations, oui, mais pas linéairement sur l'âge. Sur les tronçons à risque élevé et à fort potentiel de gain. Les Pays-Bas renouvellent environ 0,8 à 1 % de leur réseau par an. La France, environ 0,6 % selon les estimations FP2E/NUS. L'ASTEE recommande 1,5 à 2 % pour maintenir un réseau dans un état satisfaisant.
  4. La vitesse et la qualité des réparations. Une fois la fuite détectée, le délai d'intervention détermine le volume perdu. Un opérateur qui répare en 24 heures n'obtient pas le même bilan qu'un opérateur qui répare en 10 jours.

L'insight méthodologique formalisé par l'IWA tient en une phrase : pour un réseau dont l'ILI dépasse 2, la gestion de la pression et le contrôle actif des fuites donnent les meilleurs retours économiques. Le renouvellement massif des canalisations ne se justifie qu'une fois ces deux premiers leviers activés. En clair, commencer par le renouvellement, c'est dépenser beaucoup pour gagner peu.

Cette hiérarchie compte parce qu'elle inverse l'intuition courante. La tentation, face à un mauvais rendement, consiste à pointer le vieillissement des conduites et à planifier un programme de renouvellement étalé sur des décennies. Une approche juste, mais incomplète : le rendement dépend autant de la pression appliquée et du temps de présence des fuites que de l'âge des matériaux.

Leviers de l'IWA pour la gestion des fuites

Aarhus Water : dix ans, une méthode, un résultat

Reste enfin la question de la durée. Aucun de ces leviers ne produit ses effets sur un exercice budgétaire. Aarhus Water, opérateur municipal danois qui dessert environ 350 000 usagers, en fournit la démonstration.

Documenté par l'IWA depuis le milieu des années 2010, le cas n'a rien d'exceptionnel par ses moyens. Aarhus ne dispose ni du statut de cité-État, ni d'un budget illimité, ni d'un réseau récent construit sur table rase. Un service public d'eau d'une ville moyenne européenne, qui a décidé d'appliquer méthodiquement les quatre leviers IWA et de s’y tenir.

Dix ans plus tard, le résultat se mesure simplement. NRW ramené à 6 % / ILI à 0,83 (c'est-à-dire en dessous de 1) : les pertes effectives passent sous le minimum théoriquement inévitable calculé par l'équation UARL de référence. Un tel niveau ne s'atteint que par une gestion active de la pression et une métrologie fine au-delà du standard sectoriel.

Le cas Aarhus ne tient pas du miracle technique. Il illustre une méthode tenue. Et c'est précisément ce qui en fait, pour une régie française, un point de comparaison plus instructif que les performances de Singapour ou de Tokyo : un opérateur public européen de taille moyenne, sans avantage structurel particulier, qui a transformé sa courbe en dix ans par une discipline d'exécution.

Pour les régies françaises : un signal en 2025, un effet en 2027

La méthode décrite plus haut n'a rien « d'européen » au sens où elle resterait étrangère au cadre français. Les outils existent, les opérateurs français les plus avancés les utilisent déjà, le savoir-faire technique se trouve dans toutes les écoles d'ingénieurs hydrauliques du pays. Ce qui manquait jusqu'à présent ne tenait ni à la technologie ni à la compétence, plutôt à un signal réglementaire suffisamment fort pour rendre l'inaction plus coûteuse que l'action. Et ce signal vient d'arriver.

La redevance performance 2025 : ce qui change concrètement

Issue de la loi de finances du 30 décembre 2023, la redevance pour la performance des réseaux d'eau potable s'applique depuis le 1er janvier 2025. Son principe rejoint, à distance, celui du modèle Ofwat : la collectivité paie davantage si son réseau perd davantage.

La formule fonctionne par modulation. Au taux voté par chaque comité de bassin sur les m³ facturés s'ajoute un coefficient calculé à partir de deux paramètres : le rendement du réseau (jusqu'à 0,55) et la qualité de la connaissance patrimoniale (jusqu'à 0,25). En clair : une collectivité affichant un rendement élevé et un patrimoine bien documenté paie une redevance quasi nulle. Une collectivité en double non-conformité peut voir son coefficient atteindre 0,80, soit une redevance jusqu'à huit fois plus élevée que celle d'un opérateur performant.

La montée en charge reste progressive. En 2025 et 2026, le coefficient appliqué demeure forfaitaire à 0,2 pour tous les redevables, le temps que les agences de l'eau collectent et fiabilisent les données SISPEA déclarées. La première modulation réelle interviendra en 2027, sur la base des indicateurs 2024. C'est donc à ce moment, et non en 2025, que les collectivités les moins performantes verront leur redevance augmenter significativement.

Le mécanisme n'a pas l'intensité de la régulation Ofwat. La redevance frappe la collectivité, qui la répercute sur l'usager. Au Royaume-Uni, la pénalité s'applique directement sur les capex de l'opérateur. L'incitation économique reste donc plus diffuse dans le modèle français. Mais le signal de direction figure désormais dans la loi. Et la Cour des Comptes a inscrit le rendement des réseaux d'eau potable à son programme 2025 (voir ici), ce qui ajoute une pression institutionnelle au-delà du seul levier financier.

Modèle de la redevance performance et sa formule

Des leviers d'action disponibles aujourd'hui

Les collectivités les plus avancées n'ont pas attendu 2027 pour structurer leur démarche. Pas par excès de zèle, mais parce que les arbitrages budgétaires se durciront mécaniquement à mesure que la modulation deviendra réelle. 

On retrouve ici les leviers décrits plus haut, transposés au contexte français : campagnes de gestion de pression sur les secteurs à forte criticité, contrôle actif des fuites par sectorisation et monitoring de débit nocturne, priorisation patrimoniale fondée sur le croisement entre risque de casse et potentiel de récupération. Plusieurs acteurs proposent aujourd'hui des solutions opérationnelles sur ces différents leviers.

Leakmited, par exemple, opère sur deux d'entre eux. Sprint applique le principe du contrôle actif des fuites par ciblage prédictif et exécution terrain à la performance, sur le levier 2 du cadre IWA. Twin construit une priorisation patrimoniale dynamique en croisant données SIG, historiques de casse et probabilités de fuite, sur le levier 3. Le modèle économique sous-jacent reste calé sur les résultats obtenus, ce qui rapproche, à l'échelle d'une mission, la logique d'obligation de résultat observée dans les systèmes régulés.

D'autres approches cœxistent : audits patrimoniaux conduits par les bureaux d'études, refonte progressive des schémas directeurs, recours aux outils de modélisation hydraulique offerts par les opérateurs traditionnels. Aucune de ces démarches n'exclut les autres. Toutes partagent un point commun avec ce qu'a fait Aarhus Water pendant dix ans : commencer par l'analyse, hiérarchiser les leviers, tenir la méthode dans la durée.

Une fenêtre, pas une révolution

Comparer la France à Singapour ou aux Pays-Bas peut donner l'impression d'un écart insurmontable. Comparer la France au Royaume-Uni de 1996 donne une autre lecture. La trajectoire britannique a démarré au sortir d'une crise politique, sous contrainte réglementaire imposée. La France entre dans une logique comparable en 2025, sans crise spectaculaire pour forcer la décision, avec un signal réglementaire plus diffus mais désormais inscrit dans la loi.

Le calendrier rend prévisible ce qui ne l'était pas. À partir de 2027, l'inaction se chiffrera. Pour les collectivités qui prendront le sujet à bras-le-corps avant cette échéance, la question ne se pose plus en termes de « faut-il agir ? ». Elle se pose en termes de méthode et de séquence. Les outils existent. Les exemples étrangers démontrent ce qu'ils permettent. Le reste relève de décisions à prendre.

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